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(publié le 13 mai 2014 sur le site atramenta.fr)

Texte appartenant à l'auteur, article 1212-4 du code de la propriété intellectuelle)

 

 

 

    Le soleil de Juillet s’en donnait à cœur joie ce jour-là. C’était fête, et l’on avait pavoisé toute la cité depuis quelque temps déjà en prévision d’un grand feu d’artifice tiré des remparts le dimanche soir, point d’orgue d’un week-end de réjouissances.

La venelle des Bouchers, hérissée de part et d’autre de maisons basses dont les toits chapeautés de tuiles rouges semblaient presque se donner la main, avait cédé sous les coups de boutoir d’une chaleur suffocante qui n’en finissait pas d’asphyxier la petite cité.

Au dernier étage d’une bâtisse au visage décrépi, des volets à claire-voie en piteux état avaient renoncé depuis belle lurette à faire barrage aux rayons brûlants qui zébraient les murs blanchis à la chaux d’une chambre austère dont la seule marque ostentatoire de décoration était un crucifix accroché au-dessus d’un lit de coin. Disparaissant peu à peu sous les draps blancs de gros coton, un corps décharné au visage cireux s’employait à aspirer l’air que ses poumons réclamaient avidement.

Le souffle rauque du moribond fut un bref instant troublé par le bourdonnement affolé d’une mouche introduite par mégarde entre les lames disjointes des persiennes mal closes qui cherchait à fuir les lieux macabres. Camille Malvoisin, les bras amorphes collés le long de sa carcasse usée, esquissa un geste afin de chasser l’intruse, en vain. À force de circonvolutions hystériques, la bestiole se posa sur son front puis sur le coin de sa bouche aux lèvres desséchées. Le temps de lisser soigneusement ses pattes, elle entreprit d’escalader la pommette saillante.

    Les chatouillis du diptère eurent cela de bon qu’ils redonnèrent un semblant de vie au visage de Camille. Une faible étincelle apparut alors dans ses yeux aux pupilles absentes avant qu’un affreux rictus ne ride ses traits, découvrant des dents jaunies mais régulières qui avaient dû être belles, autrefois. Les battements erratiques de son cœur accélérèrent. Camille inspira aussi profondément que sa vieille forge le pouvait avant d’exhaler un long soupir. Il devait, il fallait qu’il se souvienne !

 

    Aussi courte qu’elle ait été elle, la vie qu’il avait eue était celle qu’il n’aurait jamais osé rêver lorsque, au début de sa jeune existence, cet étrange et trouble désir s’était révélé en lui. À l’époque il n’aurait su expliquer le comment ni le pourquoi de ce qui lui arrivait. Ce dont il était délicieusement sûr, c’est qu’il n’avait à aucun moment cherché à refréner le vertige qui l’avait attiré, entraîné vers un avenir tracé d’avance auquel son milieu social le prédestinait. Que n’avait-il eu d’impatience de vieillir et vieillir vite afin de se libérer des chaînes invisibles qui le brimaient !

Il défigura son beau visage d’antan au sourire ravageur, lèvres carmines, par un affreux rictus. « Non, pas tout de suite ! » s’aiguillonna-t-il en jurant, quoi qu’en pensât celui qui se trouvait perché les bras en croix au-dessus de sa tête. Une dernière fois, rien qu’une fois, soupira-t-il d’une voix rauque. Resterait-il encore un soupçon d’effluve lorsqu’il ouvrirait le flacon si cher à son cœur ? Il écarquilla ses narines autant que faire se pouvait. Que cette route d’avant lui semblait soudain longue et chaotique ! Le doux prix auquel il aspirait n’était-il pas définitivement au-dessus de ses forces ?

 

    Faute de ne pouvoir assouvir immédiatement son penchant pour ce si délicieux jeu trouble que sa nature profonde se morfondait qu’il avouât à la face d’un monde, il lui avait fallu ronger son frein jusqu’à la fin de l’année scolaire. Seul l’appât d’une montée à Paris, première étape vers la liberté, réussit à le faire patienter ; il avait réussi à convaincre ses parents que, son bac en poche, il y rejoindrait un lointain aïeul, veuf depuis peu, enseignant à la retraite de surcroît, qui acceptait de chaperonner ce premier séjour dans une ville propice à tourner la tête à une jeunesse insouciante.

    Une semaine à peine après la fin des épreuves, il avait embarqué à bord d’une micheline poussive qui devait le conduire jusqu’à Poitiers, première étape de son périple ; puis enfin dans le train de toutes ses envies, à destination de Paris-Austerlitz.

Dieu, que ce trajet lui avait procuré de sensations ! La perspective de sa nouvelle existence à la capitale, à laquelle il accéderait pleinement dès qu’il aurait usé le prétexte de ses deux mois de stage d’été, exacerbait son désir. La tension avait été telle qu’il avait dû à plusieurs reprises s’isoler afin de libérer toute la vigueur à fleur de peau qui le submergeait. À l’heure de ses derniers instants, le parfum de ce voyage demeurait ce qui avait été sa plus grande jouissance. Cet « avant » restait incomparable à tous les « avant » qui avaient suivi, avec leur cortège de désillusions mâtinées de fausses joies.

    A la descente du train, il avait immédiatement reconnu l’aïeul sans l’avoir jamais vu, tant leur ressemblance était flagrante. Plusieurs décennies et degrés de parenté les séparaient ; mais il s’était immédiatement demandé, avec une pointe d’ironie, quelles autres gémellités bien cachées les rapprochaient.

    Il n’avait pas tardé à en avoir la certitude. Chacun ressentait chez l’autre une inclinaison que d’aucun aurait qualifié d’inavouable parce que perverse, au nom d’une morale qu’ils s’étaient laissé inculquée probablement par faiblesse et servilité. Malgré la complicité qui s’était fait jour instinctivement dès leur rencontre à la gare, à aucun moment, et cela jusqu’à son anniversaire, trois semaines plus tard, ne fut ne serait-ce qu’évoqué ce qui brûlait en eux. N’ayant nulle envie de descendre en Limousin pour le célébrer en famille comme il avait été convenu dès son départ, il avait accepté la proposition de son aïeul de se charger d’organiser les festivités de cette journée.

    « J’ai prévenu tes parents, ils sont d’accord, ils n’ont fait aucune difficulté. »

Il en doutait ; mais après tout ne venait-il pas d’avoir sa majorité ?

    « Et puis, il est temps que tu fasses connaissance avec la nuit parisienne, ne trouves-tu pas ? »

Ce fut ainsi que l’aïeul l’accueillit au saut du lit ce jour-là, probablement pour couper court à une autre invitation. « J’espère que tu aimes le bleu » avait-il lancé avec un sourire malicieux.

Quelle révélation, cette soirée dans ce cabaret ! Un cabaret où visiblement l’aïeul avait eu quelques habitudes et semblait conserver encore quelques connaissances d’un genre particulier... Ainsi avait-il suffi d’une soirée pour que tout soit avoué, sans qu’aucune précaution oratoire ne soit nécessaire entre eux, sans que chacun ne cherchât à se justifier. Quelle troublante émotion avait été sienne lorsqu’au retour, au plus tard de la nuit, l’aïeul l’avait amené dans un petit studio qu’il possédait dont nul n’avait connaissance. Une garçonnière, doux euphémisme pour cette bonbonnière dont il avait le secret, dont Mirette - ainsi s’appelait-il dans son autre vie, la seule qui eût jamais compté à ses yeux - lui faisait le cadeau.

    « Il faut que tu apprennes à te maquiller et à te vêtir. Si tu le veux bien, je t’apprendrai et je serai le plus heureux du monde au soir de ma vie si tu me laissais t’offrir ta première garde-robe ! »

Une mouche au coin de ses lèvres comme cela en était la mode autrefois, en souvenir de Mirette, il n’avait eu d’impatience alors que d’étrenner ses nouveaux atours et jouer enfin à visage découvert le trouble jeu dont il se repaissait en cachette de tous, avec au ventre l’angoisse sourde de se faire surprendre par les siens. Paris serait définitivement sa ville, son terrain de séduction.

    Quand avait-il déserté l’université ? Un peu avant Noël, lorsqu’il était tombé fou amoureux au point de ne plus entendre les conseils de prudence de son mentor ? À quel moment la rupture l’avait-elle frappé de plein fouet ? Trois, quatre mois après de folles nuits de fêtes où il n’y eut d’excès, d’interdits qui ne furent assouvis avec ivresse ?

Ainsi avait-il fait l’apprentissage à ses dépens auprès de ce premier compagnon de ce que pouvait être la lassitude, après l’euphorie de la découverte d’un autre corps. Ce fut à cette époque, par dépit amoureux et dans un élan suicidaire, qu’il prit un triste plaisir à annoncer à toute la famille sa décision d’entreprendre une carrière artistique plus en rapport avec sa nature profonde. Qu’avait-il espéré ? Couper définitivement les derniers ponts avec une normalité qui ne serait jamais sienne ou bien se laisser une ultime chance, sans trop savoir à quoi il la destinerait ? Les conséquences furent à la hauteur de ses espérances. On lui fit comprendre que désormais il n’existait plus ; qu’il ne s’avisât pas d’afficher un nom qu’il avait déshonoré, souillé à jamais. On lui souhaita que la fange dans laquelle, semblait-il, il préférait se complaire, l’emportât au-delà du pire.

    Les jours et les mois qui suivirent cette annonce, il s’était lancé dans une débauche de rencontres éphémères, qui se firent parfois tarifées lorsque le besoin se faisait nécessité. Cela l’aida-t-il à supporter l’agression d’une existence qui, s’en était-il persuadé, n’avait de but que de le faire trébucher chaque fois qu’il croyait avoir trouvé l’apaisement à l’orée d’un nouveau bonheur ?

    Le temps passa, vite, trop vite. L’aïeul s’en alla seul sans le réconfort de quiconque, pas même le sien : il était parti à Berlin s’étourdir au bras d’un inconnu de hasard rencontré une semaine auparavant, dans une de ses après-soirées très particulières au cours desquelles il se perdait à jouer les conquises autant que les conquérantes.

 

    Le diptère revint à la charge comme autant de souvenirs qui se pressaient une dernière fois à sa mémoire.

Camille refit son parcours du tendre à sa façon, revisitant les mouches qui avaient ponctué son visage au gré des joies, malheurs, ruptures désillusions, défaites ; jusqu’à l’ultime, la perfide, celle qui, avant même la force de l’âge, l’avait insidieusement rongé sans rémission possible et l’avait conduit jusqu’à cette chambre louée non loin de l’ancienne maison familiale, piètre boutade jetée à la face d’une famille qui l’avait enterré avant l’heure.

    Un hoquet ironique le prit brusquement à la pensée de celui à qui il devait ce mal qui le conduisait aux portes de l’au-delà des incertitudes. Une façon ni pire ni meilleure en somme de nourrir envers et contre tout l’espérance d’y retrouver un aïeul avec qui partager à nouveau des instants fugaces où le bonheur leur avait semblé si proche, à portée de cœur et de désirs.

 

                                                   Fin

La Mouche